BÁLINT PÖRNECZI

Je ne savais pas comment entamer cet édito, cette préface, il y a tellement de choses à dire sur Bálint. Il est à la fois un photographe de renom qui, j'en suis sûr, trouvera une place dans les plus grands livres, un grand voyageur, la première personne à avoir cru en TWELVE et maintenant un ami. Comme un coup de téléphone, le même que celui qui a lancé le magazine, j'aimerais vous raconter et vous faire découvrir comme j'ai pu le faire il y a quelques mois, le travail à la fois gargantuesque et minutieux du photographe. Plus on s'enfonce dans les archives de Bálint, plus on se rend compte de sa variété. On croise souvent des travaux singuliers, des photographies chocs qui s'imprègnent dans vos pupilles le temps d'une journée et, plus rarement, des travaux incontournables où chaque pièce du puzzle est unique. On entrevoit dans FIGURÁK (une série de photos pour laquelle il a été récompensé par le prix «Zoom de la presse» lors du Salon de La Photo et mis en avant dans le magazine Photo par Agnès Grégoire) tout un pan, tout un morceau de la société, des visages pour lesquels on se passionne et des histoires que l'on a envie de connaître.

FIGURÁK se regarde comme la quatrième de couverture au dos d'un livre, comme une image accrocheuse et forte, comme un synopsis de la vie. Cet article raconte brièvement son enfance, son apprentissage de la photo et sa passion pour celle-ci. Mais il faudrait bien plus que quelques pages dans TWELVE pour vous décrire Bálint. C'est une personne que l'on découvre, comme son travail, petit à petit, au cours d'une soirée à la sauce hongroise ! 

    Bálint est le genre d'ami que tout le monde connaît. Celui qui, lors de longues nuits conviviales, parvient à capter l'attention de tous pour conter une histoire dont on ne perd pas une miette. Ses récits à lui parlent de rencontres, de photos et des périples qu'il lui a fallu traverser pour aller saisir de bons clichés. Cet après-midi, nous écoutons avec attention son histoire. Il fait chaud à Rodez, chose rare en ce mois de mai. Sur la terrasse de Bálint, il y a quelques fleurs, pas le genre que l'on trouve en Algérie et pourtant je peux vous assurer que tout le décor est installé. Bálint nous y conduit un soir d'été et nous expose dans les moindres détails l'atmosphère des soirées photos qu'organisait son père. " Nous étions cachés sous la table avec des copains pendant que mon père, ma mère et leurs amis visionnaient des photos. Mon père était un très bon photographe amateur. Il était ingénieur de formation et aimait beaucoup réaliser des photos de paysage et d'architecture, toujours très millimétrées. L'été, le soleil se couche plus tard, nous en profitions pour veiller et apprécier l'atmosphère de ces moments, j'en ai de très bons souvenirs". On retrouve Bálint quelques années plus tard, en France cette fois, à Strasbourg, où sa sœur, aînée étudiait. Ce soir-là, la pleine lune plane au dessus de la cathédrale. Il nous raconte toujours, avec autant de détails, comment il a pris une photo qui reste encore gravée dans sa mémoire :  "J'étais très fier de cette photo, la lune était très lumineuse et j'ai attendu longtemps pour qu'elle s'aligne avec la cathédrale. C'est la première photo que je prenais avec autant d'application et j'étais très stressé d'en voir le résultat." Bálint poursuit son apprentissage de la photo seul, en autodidacte, mais entre tout de même au service d'un photographe comme assistant. "Nous passions des heures à attendre que la composition soit bonne, postés derrière cet appareil qu'on appelle une chambre. Nous posions notre trépied puis on attendait, nous ne pouvions pas rater la photo. Ça m'a appris à utiliser la rafale, je ne fais pas beaucoup de photo, j'essaie de les faire au bon moment. Travailler avec ce monsieur qui pratiquait réellement la photographie artistique m'a enseigné la rigueur et la patience".

C'est dans les années 2000 que le travail de Bálint prend une nouvelle tournure : il commence à travailler dans les domaines de la presse et de l'édition. Il rejoint le second plus gros périodique hongrois, Magyar Nemzet et travaille en parallèle pour Bloomberg et l'AFP. Ana sort à ce moment même de la maison, comme si tout était millimétré et achève le récit de Bálint : " puis à la fin de l’année 2011 nous sommes rentrés ensemble en France" Nous faisons une pause et, accompagnés d'Ana, nous rentrons chercher un peu d'eau et du café. Sur le chemin de la cuisine, je tombe sur un des portraits de la série FIGURÁK de Bálint. C'est l'occasion pour moi d'aborder son travail :  " Je ne me considère pas comme un grand portraitiste", me rétorque tout de suite Bálint après l'avoir complimenté sur une des images accrochées dans le salon. J'en profite alors pour le questionner sur les origines de Figurák. La série débute il y a trois ans. Aujourd'hui, elle compte plus de 400 clichés. Elle est partie de l'envie de documenter, d'être le reporter du quotidien et de photographier des instants de vie. Le blog sur lequel paraissaient ses clichés s'appelait "exil volontaire" et Bálint postait à cet endroit les pérégrinations de sa petite famille à Paris  ainsi que des moments de la vie quotidienne. Le blog n’était pas assez original pour lui, puis l'avènement des réseaux sociaux apporte son lot de journaux quotidiens picturaux tenus par tout un chacun. 

Un ami l'oriente vers Instagram, le verdict est décevant pour Bálint qui aime pouvoir mettre ses photos en grand. Pourtant, le format carré lui plaît, et la présence de photographes qu'il apprécie le décide à se créer un compte. Figurák germe vraiment dans son esprit à ce moment-là, sous l'influence des visuels de Richard Avedon, Stephan Vanfleteren ou Anton Corbijn. Ce dernier est l'auteur des pochettes d'album des groupes que Bálint affectionne, c'est le photographe de toute la scène New Wave de cette époque, notamment de Joy Division " Le portrait que j'ai réalisé en premier, c'était celui d'un de mes collègues de travail lorsque j'étais livreur de journaux a Rodez. Depuis ce jour-là, je ne me suis jamais arrêté, le rythme varie. Parfois, il m'arrive d'en faire quatre d'affilée puis de ne plus en poster pendant plusieurs semaines. Je me suis pris au jeu, chaque portrait est différent et c'est comme un challenge pour moi que de compléter le damier que forme tous les portraits mis côte à côte sur ma page Instagram ! " Au fur et à mesure que Bálint m'expliquait son immense projet, une seule question restait dans mon esprit : comment a-t-il eu l'intuition ou le sentiment que cette série de photo allait exploser ? " À la base, je voulais faire un livre, je savais que ça serait long, un projet sur plusieurs années même. La série était seulement regardée par mes amis, ma famille et un cercle de proche. Mais plus tard, la communauté des photographes sur d’Instagram et de la presse plus généralement s'est mise à s'y intéresser elle aussi. J'ai été interviewé par le compte Instagram officiel et c'est à cet instant que mon nombre d'abonnés a grimpé en flèche. Le moment où mon travail fut le plus médiatisé arriva lors du Festival de Cannes où j'ai pu réaliser des portraits d'acteurs, de réalisateurs et d'autres personnes qui se tenaient là. Cette série là a été reprise par de grands médias comme le compte Instagram du New York Times, Lens Blog, Culturbox, Feature Shoot, le site officiel de Festival de Cannes et par Polka magazine ! C’est la première fois que Photo magazine consacrait un portfolio de 6 page à un photographe ! C'était incroyable !" J'observe longuement Bálint : lorsqu'il parle de ce projet, il l'aborde avec les yeux d'un enfant rêveur et la sagesse d'un artiste qui aurait déjà exposé des centaines de fois. Il me dit alors" J'ai longtemps cherché des projets semblables mais je n'ai rien trouvé qui s'approche précisément de Figurák. J'espère vraiment que le concept deviendra incontournable, qu'il rentre dans « l'histoire » de la photo." Il ne faut voir dans cette phrase aucune prétention, ce n'est pas l'essence du personnage. Simplement une douce détermination, celle qui le pousse, chaque fois qu'il en a l'occasion, à sortir son téléphone et à tirer le portrait de sa nouvelle rencontre. Figurák est également une caricature de la société, un portrait en lignes fines des gueules qui la parcourent. On y voit ce regard tendre sur les homme,  comme dans les documentaires de Raymond Depardon, et la justesse d'une représentation comme dans les travaux d'August Sander. Tout le monde est au même niveau, noir et blanc pour chaque portrait et légende simple pour tous. Du portrait du président, simplement nommé : François, président des Français, à celui d'un marginal des rues de Rodez, toutes les strates sociale de notre monde se font leur place parmi l'amoncellement de clichés qui façonnent Figurák. Ce projet n'est que la couche la superficielle du travail de Bálint, les autres sont tout aussi passionnants. Bientôt, il devrait partir pour l'Algérie pour reproduire les photos que son père a prises il y a trente ans dans l'idée de faire un livre à deux visions où des clichés pris à plusieurs décennies d'écart cohabiteront. Je vous invite à ne pas le lâcher d'une semelle et je vous donne rendez-vous dans 10 ans pour admirer les milliers de portraits que Bálint aura saisis !

 

Merci à Bálint pour sa gentillesse et son immense aide ! 

Vous pouvez retrouver son travail à l'adresse suivante https://www.instagram.com/balintporneczi/?hl=fr