ANTONIN PONS BRALEY

Un Artisan unique au monde !

Salut Antonin, pourrais-tu te présenter, nous parler de ta formation, de ton parcours… ?         

Salut Quentin. Je suis chercheur et artisan. Je travaille à « Une Archive de la disparition », panorama scientifique et esthétique mené à bien dans les régions, arctiques et proches-arctiques. Il s'agit d'étudier la flore, la faune, les gestes et les sociétés des milieux nordiques. Je dirige avec Lena Gudd le laboratoire d’art et de recherche Tumuult, une plateforme hybride à la croisée de l’anthropologie, de la photographie et de l’artisanat d’art. Fondée en 2014, Tumuult couvre plusieurs champs de recherche sur la relation entre l'homme et son habitat, ainsi qu'une revue lancée d’ici décembre. Enfin, c'est un lieu à Berlin, le Tumuult Space, qui accueille chaque année une programmation commissariée sur un sujet d’étude et de documentation donné. En ce moment même, la programmation porte sur le premier volet d’une série à propos des sociétés indigènes contemporaines. 

Ruthénois d’origine, j’ai suivi un cursus en Sciences politiques sur Arts et Culture et Philosophie à l’Université de Maastricht, aux Pays-Bas. Photographe autodidacte, je me suis consacré en parallèle de l’approche universitaire aux territoires frontières. J'ai documenté pendant plusieurs années, in situ aux lisières de l’Europe, l’ancien Bloc Soviétique, les Balkans, le Maghreb et le Moyen-Orient. Puis le Nord s’est imposé dès mon premier séjour au Canada où je reste dorénavant en expédition pendant plusieurs mois par an.

Depuis 2011, j’évolue également à Paris au sein de l’atelier Hélio’g, aux côtés de Fanny Boucher. Héliograveur, je travaille à des « sculptures photographiques » basées sur les relevés d’images effectués dans le Nord. En décembre dernier, nous avons été nommés Élève-Maître d’Art par la ministre de la Culture. Par ailleurs, pour la seconde fois consécutive, je suis nommé cette année pour être lauréat du Jury Artisanat d’Art de la Fondation Banque Populaire. 

En un mot : à Berlin le laboratoire, à Paris l’atelier et en Arctique le terrain. 

L’héliogravure reste méconnue du grand public, peux-tu nous en dire plus sur ce procédé ? 

L’héliogravure au grain est un procédé photomécanique du XIXe siècle qui permet le transfert d’une image photographique sur une plaque de cuivre par l’intermédiaire d’une gélatine photosensible. La plaque, dite matrice, une fois gravée aux acides, est ensuite encrée à la manière taille douce afin de générer une série limitée d’estampes photographiques. Elles sont alors considérées  comme les occurrences de l’un des plus beaux modes d’impression traditionnels. À la mémoire des travaux d’Emerson, Stieglitz, Langdon Coburn ou Curtis, l’héliogravure est historiquement entendue comme « destinée au papier ». Pour servir le marché, les matrices ont longtemps été rayées une fois la production numérotée imprimée pour en justifier la rareté. Au demeurant, notre atelier considère aujourd’hui cette matrice comme une œuvre à part entière, et non plus comme un simple rouage de la technique de reproduction. C'est un objet autonome et debout, qui fait la belle part à la matière, le cuivre, et au métier de graveur. 

Reconnue patrimoine culturel immatériel de l’Unesco en tant que métier d’art rare, l’héliogravure est dite "un savoir-faire orphelin" car, de nos jours, elle n'est enseignée nulle part. Le métier, relativement technique et complexe, se base sur un bon nombre de composantes chimiques en voie de disparition. Il n’est ainsi que très peu exercé, par une vingtaine tout au plus d’ateliers professionnels éparpillés à travers le monde. 

Pour moi, l’héliogravure est un champ d’investigation, une capacité scientifique, esthétique et émotionnelle à mettre en jeu un motif. Entre poésie et mathématique de l’image, elle est la clef de voûte de mes recherches sur la disparition quand il est question de la forme donnée à la mémoire. Si être artisan signifie arpenter alors l’héliogravure m'offre cette itinérance dans le travail. 

Peux-tu nous décrire un peu plus la relation maître et élève ?

En 1994, quand le ministère de la Culture a crée en France, le dispositif élève et maître d’Art, s’est inspiré du sillage de la tradition japonaise des « Trésors humains vivants », reconnus par l’Unesco. Derrière ce titre de la République décerné ad vitam eternam, il y a à la fois une vision et un programme portés aujourd’hui par l’Institut National des Métiers d’Arts : faire que les ateliers d’art et d’excellence relatifs aux savoir-faire menacés deviennent le lieu de la recherche et de la transmission. Accompagné d’une dotation de l’Etat pour trois ans, le binôme travaille à la pérennisation et à l’expérimentation de l’artisanat concerné. Ce sont ainsi des duos qui sont jugés par un collège de pairs puis distingués par l’État pour faire vivre ce même savoir-faire.

Notre cas avec Fanny est atypique. Si la remise du titre inaugure souvent le début du cycle de transmission, elle intervient ici après plus de quatre ans de collaboration et d’enseignement. Cela couronne davantage la maîtrise et les apprentissages communs autour d’un savoir-faire en période de partage. Nous échappons aux rapports élève-maître d’ordinaire très hiérarchisés, Dès le début, Fanny a su organiser un champ libre nécessaire au développement d’une relation d’égal à égal, au service de « l’hélio » qui se révèle complémentaire au sein de l’atelier comme lors des créations à quatre mains. Il s’agit en réalité d’un trio quasi-mystique formé de l’élève, du maître et de la technique. Dans notre cas, ce sont également deux ateliers-laboratoires qui dialoguent. Deux entités sœurs, en quelque sorte.

Tu viens d’exposer aux Arts Décoratifs de Paris, peux-tu nous raconter l’histoire de ce projet ?

Dans le cadre de mes recherches, je travaille tout particulièrement sur une espèce de lichen endémique aux régions boréales : la Cladonia Stellaris. Elle symbolise à elle seule les milieux nordiques et de la fragilité de leurs écosystèmes. Si la Cladonia n’est pas directement menacée, le changement climatique bouleverse les saisons de fonte traditionnelles et son environnement. Elle constitue une couche, comme un lit, pour de nombreuses espèces, mais elle n’affleure plus aux périodes de mise bas. Les femelles des troupeaux subissent par populations entières d’innombrables fausses couches et refusent de donner naissance sans ce lit de lichen si singulier. 

De retour en atelier, les « relevés photographiques » opérés dans le Nord prennent forme, de la même façon que le Reliquaire présenté aux Arts Décoratifs au printemps dernier. À l’occasion de l’exposition L’Empreinte du Geste pour les Journées Européennes des Métiers d’Art, le commissaire Éric-Sébastien Faure-Lagorce m’interpelle sur la notion d’herbier contemporain. Il s’agit du rapport qu'entretient l'artisant avec le monde. L’exposition est l’occasion de présenter l’Alguier de Napoléon III, numérisé grâce à la Fondation Bettencourt Schueller, ainsi que de souler des interrogations parallèles sur la question de la préservation d'un motif par le geste. Quelle forme actuelle donner à la collection d’échantillons ? Par quelle morphologie représenter la disparition ?

Avec cette pièce, il est paradoxalement question de déplacer l’idée même de relique. Le décaissement intérieur à la chasse de stéatite ne renferme aucun prélèvement, il refuse la vanité de l’échantillon. Le lichen est ailleurs, il est héliogravé d’une seule et même image sur l’ensemble des faces du dôme de cuivre qui servent de couvercle au coffre. Le cuivre devient relique grâce à un encré monotype d’un mélange de Bleu de Prusse, Gris de Payne et d’une variété de noir. C'est un dédale de flore au motif fractal, mi-corail mi-lichen, mi-abysses mi-taïga. Entre dôme et chasse, il invite à une véritable cérémonie de l’ouverture. Une estampe sur cuir de Russie imprimée en héliogravure sur ses deux faces opère en anse de part et d’autre de la pièce, légèrement courbées aux abords. S'il se dégage de l’objet un sentiment d’inexplicable, c’est aussi grâce à l’héliogravure qui se déploie ici en matrice-volume, loin de l’estampe traditionnelle.

Justement, l’héliogravure en volumes donne une nouvelle dimension à cette technique, comment comptes-tu développer ce procédé ? 

J’ai initié cette technique dans la technique il y a deux ans grâce au soutien des Banques Populaires. La volonté, l’utopie presque de passer de l’estampe photographique à la sculpture photographique  en sont l'origine. Quitte à affranchir la matrice de sa destination papier d’origine et ainsi de son passage obligé sous presse, j'ai héliogravé en trois dimensions sur des volumes de cuivre. Le champ de l'Héliovolume est immense, la matrice développe un tout autre comportement à la lumière et devient magnétique. Le regard se fait habituellement contemplatif à l’endroit de « l’aplat » mais il interagit tout autrement avec « la 3D ». On tourne autour, on questionne le geste, le procédé et la matière comme on le ferait pour une roche ou un objet tombé d’ailleurs. 

J’expérimente en ce moment les différentes formes que l'on peut donner au cuivre : la prochaine étape est une sphère héliogravée d’ici la fin de l’année.

Peux-tu nous confier tes projets pour l’avenir, Antonin ? 

Nous travaillons actuellement avec Fanny sur une exposition à Tokyo en automne 2017, au Musée National. Nous y revisitons en héliogravure l’armure traditionnelle des Samouraï. À l’invitation de la commissaire Hélène Kelmatcher, il s'agit de s’intéresser au paysage de la protection, à l’anatomie de la relation à l’inconnu pour créer une « armure humaniste » qui serait l'allégorie de nos peurs, de nos illusions de puissance et finalement, du théâtre en creux  de nos fragilités. Au cœur sans doute de l’un des plus beaux musée au monde, le joyau culturel japonais par excellence, c'est une belle occasion de se plonger dans la ressource littéraire et esthétique nipponne des arts du combat. C'est aussi l'opportunité d'approcher les herbiers anciens et de définir les espèces végétales qui constitueront le motif à l’œuvre.

Autrement, je retourne au Guatemala en décembre pour remettre le livre d’artiste Cofrades aux communautés indigènes Mayas dans le cadre de l’exposition dont je suis actuellement commissaire avec Lena, à Berlin. Puis, je retournerai à nouveau dans le Grand Nord en janvier afin de poursuivre pendant l’hiver nos travaux de recherches, dont une partie sera exposée aux Voix Off d’Arles en juillet. 

Plus proche de Twelve Magazine, je prépare à l’invitation de la Ville de Rodez une exposition collective pour novembre prochain aux côtés des ruthénois Bálint Pörneczi, Hugo Matha et Florent Mellul. C'est un plaisir de revenir plus souvent aux sources, surtout quelques mois après avoir été l’artiste invité de la Ville pour les Photofolies 2015.