ARTISTEQUENTIN TOURBEZ

Cyril Hatt

ARTISTEQUENTIN TOURBEZ
Cyril Hatt

Cyril Hatt
«Si l’on devait définir son travail, le terme qui conviendrait le mieux serait sûrement la stéréophotographie : une sorte de jeu visuel qui mélange la photo et la sculpture pour tromper celui qui observe.»

 

C’est parce qu’immortaliser l’image ne lui suffisait pas que Cyril a trouvé le moyen de s’approprier les objets qu’il convoite. Si on devait définir son travail, le terme qui conviendrait le mieux serait sûrement la stéréophotographie : une sorte de jeu visuel qui mêle la photo et la sculpture pour tromper celui qui observe. C’est une manière unique de saisir le moment présent. Cyril joue avant tout avec notre perception du monde. Ainsi, il collectionne et reconstitue les objets du quotidien. Il s’équipe simplement de scotch et d’agrafes pour sculpter ses clichés en trois dimensions. Avec une centaine de pellicules, il peut recréer de cette manière n’importe quel objet ou animal. Tel un collectionneur, il est à l’affût de la prochaine pièce qui donnera naissance à une nouvelle œuvre. Poussé par la curiosité qu’éveille cet homme énigmatique, par les procédés et l’origine de son travail, TWLV vous propose une excursion insolite dans les coulisses de la création.

Ruthénois d’origine, Cyril a gardé des attaches avec sa terre natale. Jeune papa, il a choisi le cadre de l’Hérault pour fonder une famille et se donner le temps de forger son identité artistique. Il entretient néanmoins un amour profond pour l’Aveyron et travaille régulièrement à Rodez.

Cyril a eu la gentillesse de nous accueillir chez lui le temps d’une journée afin de nous immerger dans son univers. Nous prenons la route de Saint-Jean-dela-Blaquière, une petite commune entre Lodève et Saint-Guilhem-le-Désert, où Cyril et sa famille ont décidé de vivre. C’est un de ces villages à l’architecture médiévale qui valorise son histoire et met en avant son moulin à huile, ses ruelles étroites et son château du XIVè siècle. La région a tout pour plaire. Les rougiers apportent une couleur intense au paysage en arrière-plan, comme à Camarès ou à Marcillac. On y aperçoit les falaises blanches du Larzac et les vignes AOC qui sont légion dans le département. C’est dans ce décor familier que l’on approche de la maison de Cyril et sa famille.


Une fois à l’intérieur, on comprend tout de suite que l’on ne s’est pas trompé d’endroit. Ici, l’art est une histoire de famille. Sa compagne enseigne les arts plastiques. Tout comme lui, elle s’adonne à la création avec inventivité et crée des procédés originaux. Ce doux jeu fait le bonheur de leurs enfants qui prennent plaisir à observer et à expérimenter les fantaisies sorties de l’imaginaire de leurs parents. Ils font partie de ce monde à leur insu, ils aiment suivre les réalisations de leurs parents et les regardent faire avec une curiosité candide.

En somme, c’est un lieu où il fait bon vivre grâce à une atmosphère apaisante qui nourrit la création. Après avoir dégusté un repas créole qui rappelle les origines de la femme de Cyril, nous entamons la visite de la maison. L’atelier se trouve sous les combles. Nous grimpons prudemment un vieil escalier en pierre jusqu’à l’immense espace de travail aménagé.

L’atmosphère du lieu nous fascine. Les plafonds hauts, les immenses poutres apparentes et les murs couverts de chaux donnent à la pièce une aura formidable. Il est certain que nous faisons un premier pas dans l’intimité de l’artiste. Chaque petit bibelot a son importance, ils sont intelligemment exposés, comme dans un musée.

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L’immersion est totale, le vinyle de jazz fait son effet. Un étrange climat s’installe, comme un halo de mystère qui entoure les productions atypiques. On cherche des réponses, des explications sur le procédé de réalisation et sur les origines de ses œuvres. Le tempérament de Cyril et sa drôle d’idée d’assembler des photos nous intriguent. On veut tout savoir, tout toucher, tout découvrir. Face à cette sollicitation permanente du regard, on trépigne d’impatience. Mais le charme de cette journée, ajouté à la douceur du climat, tempère notre empressement et nous invite à savourer le moment présent.

C’est la matière que Cyril préfère travailler. Depuis plus de dix ans, il allie les matériaux entre eux  et multiplie les expériences. Il commence par jouer avec les images : il les efface, les déforme et leur donne une nouvelle vie en utilisant de l’encre et de la peinture. Comme il le dit, l’objectif est avant tout « d’entrer dans la matière ». Il opte finalement pour la photographie : « Avant d’avoir un travail plastique, je suis quand même attaché à la photo 10x15, c’est un objet précieux ». Un peu malgré lui, il se retrouve envahi par des montagnes d’images jusqu’à ne plus savoir quoi en faire. Il décide de s’engager sur les chemins de l’expérimentation.

Son travail artistique est minutieux, mais Cyril ne s’impose pas de norme particulière. Il laisse aller son imagination au détour d’une rue, lors d’un voyage ou dans son village. Il dérobe chaque petite trouvaille, tous les petits riens qui croisent sa route. L’important pour lui n’est pas de reproduire à la perfection l’objet convoité. Au contraire, il préfère laisser à la sculpture sa forme altérée, il apprécie les imperfections des photos capturées et les métamorphoses qu’il impose lors de la conception. Le côté brut des déchirures, les coups de ciseaux, les bouts de scotch posés à la va-vite façonnent le caractère de chaque œuvre. Les bords sont abîmés, parfois le montage s’affaisse légèrement, mais qu’importe. Ce qui compte, ce sont le jeu et l’étonnement éveillés par des dizaines de sardines en papier photo rangées dans une boîte, ou encore la surprise qui naît face à la reproduction d’un crâne de dinosaure emprunté à un musée d’histoire naturelle.

Le procédé est affranchi de toute règle. Cyril ne court pas après la photo parfaite, il utilise la matière brute, telle qu’il la trouve : « Parfois, les photographies sont prises à travers une vitrine. Souvent, la définition des objets est un peu différente de celle des originaux à cause de la vitre et puis à cause de plein d’autres paramètres, parce que je ne suis pas photographe. Ça peut être flou parfois, je ne maîtrise pas tout. C’est vraiment un travail spontané. Parfois, je ne peux pas prendre tous les angles, notamment dans un musée, alors je compose avec ce que j’ai. Je suis attentif à la matière, je fais des choix sur les photos que je prends et que je stocke dans ma banque de données. Une fois sur l’ordinateur, je monte les photos en 10x15 sur des grilles de 1m². 


«J’aime bien jouer avec l’image des choses, l’enveloppe, et donc en termes d’image se demander ce qu’est vraiment un objet. Pour moi, c’est une grande liberté que d’avoir découvert cette pratique.

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Je me suis toujours accroché au 10x15 parce que c’est le format de la carte postale, c’est celui sur lequel on tirait les photos à l’époque. Donc je fais des grilles de soixante photos en 10x15 et j’ai ma matière à disposition ». Pourtant, les œuvres conservent souvent la même échelle et jouent le rôle de trompel’œil : « J’aime bien jouer avec l’image des choses, l’enveloppe, et donc en termes d’image se demander ce qu’est vraiment un objet. Pour moi, c’est une grande liberté d’avoir découvert cette pratique ». 

Une fois les photos imprimées et étalées sur sa table, Cyril se lance dans le bricolage. Ses méthodes  rappellent celles de la couture. L’artiste utilise des bandes qu’il assemble avant de réunir le tout pour créer une unique pièce. De manière quasi automatique, il violente le papier aux ciseaux puis avec son agrafeuse, il façonne les différents points de vue tels qu’il les imagine à une vitesse folle, et réunit en un clin d’œil l’enveloppe de l’objet désiré. Pour les plus grosses pièces, comme les rames de tramway qu’il a réalisées à Grenoble, le plasticien équipe l’œuvre d’un châssis en bois pour éviter qu’elle ne s’affaisse. Il s’agit d’un véritable travail de montage qui comporte une part d’artisanat et de technique nécessaires à son art.

Son travail de plasticien élargit le champ des possibles à l’infini. En effet, il peut reproduire un café dans son intégralité ou investir une boutique vide pour lui donner vie. Chaque œuvre est le fruit d’un assemblage de fragments photographiques. Elles superposent plusieurs temporalités, et prennent leur sens une fois les sculptures disposées ensemble pour façonner une aura. À chaque exposition, les compositions de Cyril projettent une atmosphère singulière. Ces images dans les images reconstruisent véritablement un lieu et une histoire. La mise en abyme occupe une place de choix dans sa réflexion. 

Le travail d’artiste ne se résume plus à l’objet. La démarche de création qui l’entoure et le rapport spécifique que le plasticien entretient avec son œuvre se révèlent fascinants. Les histoires qui se joignent à ses œuvres et les techniques qu’il développe pour métamorphoser le réel nous envoûtent. Son art regorge d’aspects multiformes. La particularité de Cyril est de s’être libéré par ses propres moyens de la matière et d’ouvrir à lui des horizons de création variés. Tantôt collectionneur, kleptomane ou naturaliste, il renouvelle sans cesse son identité artistique. C’est cette capacité à s’adapter qui le transforme en un artiste hors du commun.

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photographies - Vincent

  texte - Angy