QUENTIN TOURBEZ

Abbaye de Bonneval

QUENTIN TOURBEZ
Abbaye de Bonneval

Bonneval

Dans un écrin de verdure entouré d’animaux sauvages, se fabrique en secret un chocolat au nom fameux. Les confiseries désormais fortes de leur réputation naissent entre les pierres sacrées de l’abbaye de Bonneval, à proximité de l’Aubrac. Les sœurs nous ont ouvert les portes de l’abbaye avec une bienveillance qui réchauffe les cœurs. Elles nous ont accueillis dans ce joyau qui respire le calme et la sérénité pour nous raconter leur travail autour du chocolat, mais aussi leur petit univers, bien moins isolé et reclus qu’il n’y paraît. 

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De l’abbaye de Bonneval, on connaît surtout les délicieux chocolats. Ces petites douceurs sont le fruit de recettes anciennes et bien gardées. Derrière les murs d’enceinte, nous faisons la rencontre de Sœur Anne-Claire, adjointe de la mère abbesse, mais aussi bibliothécaire et gérante de la chocolaterie. C’est elle qui nous a accompagnés dans la découverte d’un milieu à la fois fascinant et méconnu. Elle explique que le choix de la production chocolatière provient d’une contrainte. Malgré la splendeur du lieu, le terrain n’est pas propice à l’exploitation agricole. Mais tout monastère doit trouver son propre moyen de subsistance. Lors de la reconstruction de l’abbaye en 1875, des moines d’Aiguebelle, venus en aide aux sœurs de Bonneval, leur ont transmis leurs secrets de fabrication. Si la chocolaterie fut pendant longtemps leur principal travail, les moniales, c’est-à-dire les moines au féminin, ont réduit leur ouvrage à l’emballage, au conditionnement, à la vente, aux expéditions, etc.

Cette transformation ne ternit pas pour autant les vestiges du labeur. En effet, le relais est pris par deux chocolatiers, Thomas et Vincent, qui sont à présent chargés de la fabrication au sein même de l’abbaye, et assurent une grande partie du travail de production. L’excursion dans la chocolaterie, située avant le cloître, nous immerge progressivement dans une atmosphère mystique, à raison d’icônes religieuses apposées sur les machines et de statues de saints surveillant les chaînes de nappage. Après la réception de la pâte de cacao et des noisettes, ces dernières sont torréfiées sur place afin d’élaborer le pralin. Sous nos yeux émerveillés, le ballet millimétré de l’enrobage a quelque chose de magique. L’odeur enivrante du chocolat qui accompagne la brillance de la matière nous hypnotise. C’est également dans ces ateliers que sont réalisées les bouteilles de liqueur. Elles traversent les générations, y compris dans nos propres familles. Certaines machines utilisées, pour l’emballage notamment, contribuent au caractère unique de l’abbaye, puisqu’elles ne sont plus fabriquées aujourd’hui. Les sœurs mettent ainsi en avant la fidélité au passé qui prend racine à l’époque médiévale. 

L’élan de réforme monastique impulsé par les fondateurs de Cîteaux au début du XIIè siècle et la bienveillance de l’évêque de Cahors ont posé les premières pierres de la fondation de l’abbaye de Bonneval. Les moines cisterciens se sont réunis au cœur de la forêt et du paysage vallonné du Rouergue pour mener une vie équilibrée entre le travail, la prière et la sobriété propre à leur ordre monastique jusqu’à la Révolution française. Presque un siècle après avoir été contraintes à l’exil, des moniales, dites “cisterciennestrappistines”, reprennent les lieux sous leur protection et insufflent une nouvelle vie à l’édifice. Les XIXè et XXè siècles sont ceux des grands travaux menés par les religieuses. Ils restent marqués au fer rouge par la vivacité et l’énergie qu’elles y ont apportées : “Les sœurs devaient à la fois retaper cette abbaye qui était complètement en ruine et fonder une abbaye au Canada” à cause de la menace qui pesait sur les congrégations religieuses en ces temps, témoigne Sœur Anne-Claire. En réalité, la construction “n’était pas du tout dans leur état d’esprit. C’étaient des paysannes, qui connaissaient le prix du pain et de la pierre” ajoute-t-elle en guise d’explication pour la sobriété élégante qui émane des lieux.

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Pourtant, l’essence même de l’ordre cistercien entremêlée de calme, de tempérance et d’un travail considérable sur l’aménagement des eaux est encore là. Enfouies dans la pierre et
sous les fondations, les installations du XIIe siècle sont toujours vivantes : “Il y a tout un réseau hydraulique dont on se sert encore, mais pas entièrement. En général ce qu’ils ont fait et que l’on continue d’utiliser, c’est le plus solide et le plus costaud. Il n’y a pas très longtemps, on a été obligé de creuser devant l’entrée, et on a retrouvé des caniveaux anciens scellés à la chaux, super bien faits, du XIIe.” Sœur Anne-Claire nous confie même avec émerveillement “Ça m’épate un peu”.

Un pied dans les secrets  et dans la bienveillance du passé, l’autre dans l’humanité actuelle, les sœurs n’ont jamais oublié les priorités solidaires auxquelles se voue la pensée monacale. Leur univers s’étend à l’échelle internationale grâce à des abbayes filles implantées en l’Europe, et même au-delà, en Syrie, au Nigéria, etc. Les liens de fraternité et d’entraide tissés depuis le Moyen-Âge sont encore palpables. La complicité qui règne entre les abbayes reste apparente grâce aux réunions et à l’entretien d’une communication assidue. En dépit d’une certaine hiérarchie, le monastère ne néglige pas un fonctionnement démocratique.

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À travers quelques anecdotes, Sœur AnneClaire nous a aussi permis d’enrichir notre culture générale : « Connaissez-vous l’expression en français “avoir voix au chapitre” ? Cela signifie “avoir son mot à dire”. C’est parce que le chapitre d’une abbaye, dans un monastère, c’est l’instance de décision. On rassemble tous les frères et ils votent, selon un système démocratique depuis le VIè siècle. Les supérieurs sont élus, à bulletin secret, et les décisions se prennent aussi par vote. Donc, avoir voix au chapitre, c’est avoir le droit de vote ».

Le quotidien des sœurs, pourtant équilibré entre le calme et la sobriété, se métamorphose en une véritable aventure humaine. Leur vie s’articule autour d’une beauté délicate à l’œuvre dans les magnifiques jardins du cloître, clairsemés d’iris et de rosiers, et dans les prières chantées. Les moniales honorent leurs préoccupations universalistes par la prière, transformée en brèche ouverte sur le monde. “La recherche de Dieu” selon les termes de Sœur Anne-Claire, gravite autour de ces oraisons “On va prier pour le monde, pour la paix, pour le nouveau président, le nouveau gouvernement (rires). Pour l’unité du pays, vous voyez, ce genre de choses [...] et pour les gens qui souffrent...” nous explique-t-elle.

Toute leur vie relève d’un équilibre entre les sœurs et le travail, nourri par  la nature qui entoure les lieux. La délégation des tâches, le dialogue intime et parfois silencieux entre moniales, l’étendue de verdure et les animaux sauvages, tous ces éléments esquissent le vaste tableau de leur quotidien. L’abbaye élégamment sobre regorge de vestiges du passé. Mais la vie des sœurs, rythmée par le jeu auquel le soleil prend part, est solidement enracinée dans le temps présent. À l’instant où une pièce est baignée de lumière, les sœurs se consacrent à l’activité correspondante, en suivant la course du soleil. Chaque moniale trouve sa place et son identité à travers une particularité qui l’intègre à la communauté. “Il y en a qui savent entretenir, tailler les rosiers. [...] On a une sœur qui fait de la photographie, et je pense que dans cette recherche de la beauté, il y a aussi une relation avec Dieu.”

Pour Sœur Anne-Claire, la beauté, artistique ou naturelle, est porteuse d’humanité. Elle la retrouve dans la forêt qui entoure l’édifice abbatial, mais aussi dans l’harmonie que dégage ce lieu d’apaisement et de recueillement. Les sœurs entretiennent soigneusement, avec force et bienveillance, le lien familial noué entre chaque membre de la petite communauté. L’écoute, la compassion, et le pardon se frayent une place décisive entre les frictions occasionnelles qui animent cette micro-société. Sœur Anne-Claire avoue avec humilité “On n’est pas meilleures que les autres … “ . 

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«On va prier pour le monde, pour la paix, pour le nouveau président.»

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Elle insiste ainsi sur le respect du choix de vie de chacun : “On est un peu originaux, mais il faut de tout pour faire un monde. Il est vrai que c’est un peu particulier, le fait d’être célibataire, de ne pas se marier, de ne pas avoir d’enfants... [...] Je pense que tout mode de vie est super important. C’est sympa qu’il y ait différentes possibilités de choix de vie.” Toutes essaient de ne jamais oublier de prêter une oreille attentive à celles qui en ressentent le besoin. La tolérance et l’effort individuel deviennent les piliers qui portent la complicité fraternelle visible sous nos yeux. Un travail d’ouverture naît au sein de cette existence cloîtrée, c’est le fruit d’une sincère tendresse entre les sœurs : “Au chœur, dans l’église, on ne discute pas. Il suffit d’un clin d’œil pour qu’un fou rire prenne, et tout le monde comprend ce qui se passe. Les choses passent parfois par un simple regard. [...] C’est comme une famille.”

Notre curiosité se porte alors vers la démarche afin de devenir moniale. S’il est courant d’associer aux bonnes sœurs l’image d’une vie complètement cloîtrée, la réalité dément cette idée de rigueur absolue. Aucune préparation avant l’entrée n’est requise, hormis la motivation. Une postulante intègre l’abbaye dans un système qui s’apparente à des stages, à l’image d’un parcours progressif vers une vie de prière. Le dialogue entre la communauté et cette personne est important, afin de s’assurer que l’entente est réciproque, et que ses attentes coïncident avec celles des moniales. Lors des six premiers mois, voire la première année, c’est le postulat : la personne prend place. La seconde étape est le noviciat, où il devient possible de revêtir l’habit monastique. Sœur Anne-Claire nous raconte : “Pendant ce temps-là, on lui propose une formation à la vie monastique, afin de lui expliquer ce que c’est, et nos valeurs, ce qui est important pour nous, l’histoire de la vie monastique.

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«Pour une vie de prière, on a besoin d’être un peu à l’écart. Pourtant, la relation humaine fait aussi partie de l’essentiel. [...] On est un peu originaux, mais il faut de tout pour faire un monde.» 

On ne force pas du tout les gens à croire. Mais on leur explique comment nous voyons les choses, pour qu’elles puissent sentir si ça colle. On leur propose des clés. Après, il faut une adhésion de la personne aussi.” Sœur Anne-Claire est consciente que la communauté monastique connaît un déclin généralisé. “Le nombre de monastères actuels qui correspond à celui des années 1950 est très important. C’est donc sûr que des monastères vont fermer. Bon, c’est la vie, quoi. On ne peut pas pour autant aller faire du recrutement. Cela ne serait pas juste. On attend vraiment que les gens viennent à nous. Autrement, nous aurions l’impression de ne pas respecter les personnes. C’est un choix.” Cette période s’étend sur deux ans, lors desquels il est possible de partir du jour au lendemain. Par la suite, un investissement personnel de trois années est requis et renouvelable, après lequel il est possible de s’engager définitivement, ou de s’en aller. Sœur Anne-Claire évoque certaines de ses consœurs qui ont fait le choix de partir, et qui sont venues leur rendre visite quelques années après, “avec mari et enfants”. Avec empathie et tolérance, elle nous confie: “ Elles ont fait leur chemin. À un moment donné, elles ont vu que ce n’était pas ça, et elles ont fait leur vie ailleurs, autrement. On est très contentes de les revoir, et elles aussi. Je pense que ça a été pour elles une étape intéressante, et c’est bien comme ça. Il y a une grande liberté.”. Cette clémence perdure, car, même après l’engagement définitif, le désistement est toujours possible. Avec sa douce voix entrecoupée de rires juvéniles, Sœur Anne-Claire compare le choix de la vie monastique au mariage : “C’est une étape que l’on voudrait définitive. Après, il peut y avoir des accidents. On se laisse la porte ouverte. Mais on fait quand même un acte. On aimerait que ce soit pour toujours, parce que ça a plus de sens si c’est définitif. Je pense que c’est un peu du même ordre, une alliance qui se fait.”
Cette atmosphère permet à la jovialité de s’épanouir entre les pierres silencieuses de l’édifice qui s’élève vers le ciel. Le rire craquelle le vernis d’austérité que l’on prête trop souvent à la communauté monastique. Comme le chocolat, la gaieté quotidienne diffuse une candeur attendrissante dans leur existence harmonisée par le travail et la prière. On découvre même avec un sourire amusé qu’elles sont nombreuses à se divertir par la lecture de bandes dessinées, un budget est pensé à cet effet.

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La rencontre prend fin au moment de l’office, auquel nous sommes conviés. Du haut de la tribune, la vue de l’église se révèle magnifique. Les chants des sœurs nous bercent par leurs voix hautes et gracieuses. À la fin de la prière, les moniales quittent l’église, les cloches continuent de sonner, tandis que notre esprit émerge petit à petit d’un songe indescriptible, qui nous rappelle l’honneur que nous avons eu de faire cette rencontre enrichissante. On n’hésitera pas à parler d’expérience de vie liée à ce privilège exceptionnel. Le climat équilibré entre spiritualité, nature, humanité et travail donne vie aux délicates confiseries bien connues de Bonneval. Il a été, lors de notre visite, une véritable invitation à l’apaisement. En franchissant une nouvelle fois les portes de l’abbaye, nous nous sentons légers, emplis de pensées calmes. L’édifice monumental et les moniales que nous laissons derrière nous semblent nous avoir profondément ressourcés. Cette retraite temporaire fut pour nous une immersion
dans un univers parallèle où la simplicité et la bienveillance ont repris leurs droits. Derrière le papier raffiné qui entoure chaque chocolat, les mains d’une communauté où règne un accord parfait entre ses membres laissent l’empreinte discrète d’une vie menée dans l’harmonie qu’elles ont bâtie. 

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Nous tenons à remercier du fond du cœur les sœurs de Bonneval, de l’honneur qu’elles nous ont accordé en nous accueillant avec beaucoup d’humanité ainsi qu’une volonté de partage qui nous ont accompagnés lors de cette visite. 

texte - Emma et Nour

photographies - Vincent et Quentin