DIDIER ESTIVAL

Lorsque nous avons rencontré Didier, nous avons voulu savoir le pourquoi du comment... Pourquoi ces œuvres, ces motifs, ces compositions desquels ressortent parfois un certain chaos tempéré par une grande précision ?
On a voulu savoir d’où provenaient les références de son travail. C’était comme jouer à un jeu de piste entre les différentes séries de l'artiste ou s’amuser à retrouver les thèmes et les motifs qui lui sont chers.

Le plus simple était encore de rentrer dans son atelier pour se plonger dans ce jeu. C'est un atelier à l'image à Didier et de ses œuvres. Les murs sont blancs mais, lorsqu'on laisse errer le regard, on perçoit toutes les nuances et les détails.
Intrigués par tout les matériaux, les objets, et les œuvres entreposées, on lui a demandé de bien vouloir répondre aux questions que nous nous posions lors de notre rencontre et de se dévoiler lors d'une interview, activité qui lui est moins familière. 

Salut Didier, pourrais-tu nous raconter quel rapport tu entretiens avec l’art et comment tu en es arrivé aux productions que l’on connaît aujourd’hui ?

  

J’ai commencé le plus simplement du monde, c’est-à-dire comme tous les enfants, sur une table ou allongé sur le sol un crayon en main. Rien de plus banal. Mais là ou mes copains d’école et mes voisins ont arrêté de crayonner pour jouer au foot, moi j’ai arrêté le foot pour continuer le dessin. Comme j’avais une fâcheuse tendance à beaucoup m’ennuyer, le dessin pouvait parfois me sortir de ma mélancolie.

Je pense que le déclic s’est fait à l’école car je me suis rendu compte, au vu des remarques positives qui m’étaient adressées, que j’étais visiblement plus doué pour le dessin que pour les matières générales qui m’intéressaient peu.

Enfant, plusieurs événements m’ont marqué et je pense qu’ils ont déclenché, sans que je ne m’en rende compte, un intérêt pour la pratique artistique. Mon grand-père maternel, mineur de fond, était un personnage haut en couleur dans le village. dès qu'il en avait le temps, il créait des petites sculptures en bois qu’il animait avec de la celle. Ma sœur et moi avions des marionnettes de bois et des jouets qu’il façonnait pour nous. Je me souviens qu’il avait sculpté et peint un crocodile qu'il avait ensuite déposé dans le jardin d’une voisine. Surprise, elle a pris peur en voyant l’animal gueule grande ouverte que mon grand père actionnait à distance en tirant sur une longue celle qu’il avait malicieusement dissimulée. Certes, il était espiègle et farceur mais il était aussi naturellement doué pour la sculpture, sans en faire une activité régulière.

  

Un autre fait marquant, fut la visite de mon cousin pâtissier à Paris, lorsque j'étais enfant, qui était très doué en dessin. Il avait décoré son gâteau d’une magnifique Geisha réalisée avec des colorants alimentaires, j'imagine.

Un peintre autodidacte qui installait fruits et légumes sur la table de la cuisine pour réaliser des natures mortes vivait dans le village. D’autres fois, toujours d’après des éléments de la nature, il prenait une toile et des tubes de peintures pour s’installer dans l’herbe, pas très loin du village et il peignait ce qu’il voyait à cet endroit. J’aimais me rendre chez lui pour m’imprégner de l’odeur particulière et envoûtante de ce mélange d'huile de lin et d'essence de térébenthine.

Mes parents nous amenaient, ma sœur et moi, visiter les musées des villes françaises ou étrangères que nous traversions. C’était une manière de nous faire découvrir l’art.

De l’enfance à l’adolescence je n’ai pas eu une pratique artistique régulière. C’était un passe-temps, mais pas tout à fait comme un autre car je m’imposais une certaine qualité. Il fallait qu’il y ait une ressemblance parfaite avec le modèle et ça m’a poursuivi longtemps, jusqu’à l’âge adulte.

Jusqu'à mes 26 ans, j’ai traversé une période de pratique, pour l'essentiel, du dessin. Puis, j’ai commencé la peinture à l’huile de manière classique. De toute façon, je n’envisageais pas la peinture autrement que comme l'emprunt d’un certain académisme qui me permettait d’être précis, minutieux et proche du réalisme.

Mais je m’en suis lassé, peut-être parce que je m’enfermais dans ce que je réprouvais. Ce n’était pas très rock’n’roll, ça ne me correspondait pas ! J’avais la sensation de me mentir. Je devais donc me libérer de cette cage que je m’étais construite.

C’est vers la trentaine, dans le cadre d'une formation professionnelle, que j’ai rencontré d’autres artistes peintres, danseurs, sculpteurs, conteurs, clowns, comédiens, metteurs en scène et écrivains. Ces rencontres se sont révélées positives, j'ai compris que je pouvais m’autoriser à expérimenter d’autres manières de faire sans être préoccupé par le souci de plaire. J’ai abandonné l’huile pour l’acrylique. J’ai créé quelques volumes et j’ai commencé à travailler des séries. Moins je m’interrogeais sur ce que je faisais, plus j’avançais. Moins j’étais spectateur de mes œuvres et plus j’en devenais acteur.

C’est également à partir de ce moment que je me suis inscris dans une démarche sans m’y préparer et, dans un premier temps, sans m’en rendre compte. Si je regarde ma production depuis cette période, il y a quelque chose de logique dans l’évolution, le travail sur la concentration, les paysages dévastés, les portraits abîmés, les os et les organes souvent représentés. Cela s'accompagne aujourd’hui de plus de liberté dans la pratique du dessin. Même si la forme a changé, le fond est le même. Il est toujours question du corps, rarement en bonne santé physique ou morale. Il est figuré ou non mais reste présent aussi bien dans ma série de paysages marqués par la guerre que dans les «DeMeures» d’où sortent les cris, les «Rockrânes», les «Poupées Vaudou», les «divinités Mayas» ou dans ma série de dessins « Associations libres». Je n’ai pas pour habitude de m’interroger sur ce que je fais, dans la mesure où je m'en sens capable, je le fais et ensuite je peux critiquer le résultat. 

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Avec quels instruments, quels mediums réalises-tu tes œuvres ? Quels sont tes favoris ?

J’aime utiliser mes vieux pinceaux bien usés, ils ont quelque-chose de familier, comme s’ils n’allaient pas me trahir. Bien sûr, avant qu’ils soient dans cet état, il a fallu les dompter, ils étaient charnus avec le poil brillant. Je n’ai pas d’outils particuliers, ça peut-être un bout de bois pour l’encre, comme la plume sergent major pour certains dessins, ou encore des couteaux, des stylos, et tant d’autres choses...En fait, tout dépend du moment, de l’instant. Parfois, tu fais avec ce que tu as sous la main et c’est ton outil et ta matière qui vont donner forme et qui vont orienter une œuvre qui s’inscrira, ou non, dans une série.

Quels sont les sources qui influencent ton travail et comment les intègres-tu dans tes œuvres ?

Je me laisse guider par mes émotions et ce n’est pas rien ! Je bénis le ciel de ne pas être un mec tranquille, ça me donne matière à créer. Comme je ne peux pas échapper à certains tourments qui me tenaillent et me tiraillent parfois, je les utilise si je ne suis pas trop accablé. La tranquillité d’esprit est, pour moi, une illusion qui ne me servirait à rien. Je ne suis pas plus traversé, par la révolte et la souffrance, peut-être même beaucoup moins que d'autres, mais je ressens avec puissance 10 ce qui me fait mal. Par contre je ne fais aucunement l’apologie de la souffrance qui rend créatif. C’est une connerie, comme cette quête subite du bonheur à tout prix qui semble mobiliser toutes les forces de notre société et qui te donnerait le sourire face à tous les événements de la vie. Je fais avec ce que je suis, avec mes doutes et mes préoccupations.

J’ai eu ma période romantique, en référence au romantisme allemand avec des paysages sombres et mélancoliques, qui sont devenus plus incisives par la suite. Si j’ai toujours été plus sensible aux œuvres qui évoquent la cruauté plus que la joie et la liesse, c’est qu’il y a là une beauté qui n’est pas évidente au premier coup d’œil mais qui est, à mon sens, plus profonde et authentique.

C’est une chose que l’on ressent et qui se voit dans la facture même de l’œuvre. Et pour répondre à ta question, mes sources sont la vie!

Quel sont tes projets pour les mois à venir ?

En terme de projets, il y a les expositions donc, un travail en amont sur préparation de nouvelles pièces pour avoir à chaque fois, autant que possible, autre chose à montrer ou, une installation différente des précédentes. J’envisage de refaire un peu de sculpture, j’ai d’ailleurs commencé de petites pièces. Je pense aussi travailler la pyrogravure si la pièce s’y prête. C’est une idée en lien avec des souvenirs d'enfance qui me taraude. Dès que je le sentirai, je retravaillerai sur des toiles mais actuellement, je suis plus orienté vers le dessin sur papier.

Je suis aussi tenté par la sérigraphie et la lithographie.
En ce qui concerne les expositions, j’ai de plus en plus de propositions pour participer à du collectif. C’est l'occasion de faire de nouvelles rencontres, d’avoir des échanges amicaux et fructueux avec des artistes qui sont dans la même veine que moi.
Depuis quelques temps, je vogue sur la vague de l’art-outsider. Je ne l’ai pas cherché, ça s’est fait comme ça en dessinant de plus en plus, en m’oubliant pour être justement plus vrai et en revendiquant une certaine liberté sans me soucier ni des normes, ni des conventions, ni des courants artistiques. Je suis autodidacte et mon style est de ne pas en avoir. C'est ce qui me permet aussi de sortir d’un mouvement
comme j’y suis entré, de m’orienter différemment et de revenir peut-être au précédent, si j’en ressens l’envie. 

Merci à Bálint pour les photos. 

Site web de Didier